ROGER D’AURILLAC
Chapitre 1 AUBE SEREINE
Tout avait commencé la veille car rien n’a lieu sans un prélude. Je savais que ce n’était pas l’affaire d’un comte d’observer les étoiles et j’étais monté en cachette jusqu’à la tour la plus haute du château pour contempler Cassiopée.
D’après notre bienveillant abbé, il fallait la chercher à droite de la Petite Ourse, juste en dessous de la constellation boréale de Cefée, et avec ses paroles bien présentes dans mon esprit, je m’apprêtais à l’observer.
Je n’eus pas trop de mal à la repérer : elle était là, resplendissante, comme la lame acérée d’une épée qui ni n’eut jamais déchiré la chair. J’étais retourné au lit après l’avoir longuement regardée et, avec sa lueur me faisant papilloter les yeux, je m’étais enfoui dans ma couverture. Cette nuit-là, pour la première fois depuis mon retour au château, j’avais finalement réussi à m’endormir. Et je ne me serais pas levé de bonne heure si des chevaux hennissant autour du fossé ne m’étaient pas réveillé à l’aube.
La nourrisse, qui m’entendit, s’empressa de réchauffer mes vêtements près de la cheminée comme elle faisait à nouveau depuis mon retour. Malgré l’agréable sensation que je sentais sur la peau, j’étais profondément incommodé par le fait qu’elle ait repris les habitudes de mon enfance sans me demander l’avis. Mais je n’ai su rien lui en dire rien. Pour compenser le retard, je me suis dirigé hâtivement à l’antichambre où l’on ne tarda pas à m’annoncer l’arrivée d’une dame.
Dès que mon garde personnel lui ouvrit le passage, sa silhouette vexée s’avança jusque devant moi. Pour un instant j’ai cru qu’elle portait une dague sous la cape et qu’elle pensait l’enfoncer dans ma poitrine -elle l’a peut-être fait, sans le savoir. Néanmoins, au lieu de se lancer sur moi, elle est tombée à mes pieds, abattue.
- Comte d’Auvergne, je viens vous demander de faire justice!
D’instinct, j’ai cherché du regard le comte, mon père, sans le trouver. Pas plus que mon frère, habitué à le remplacer en son absence. C’est alors que je me suis rendu compte que c’était moi le Comte à qui la dame s’adressait, que c’était moi à celui qu’elle demandait de faire justice, celui qui devait faire respecter les lois du comté de Souvigni jusqu’à la source du Tarn. Et un frisson douloureux recourut mon échine.
C’est cette aube-là, et non le jour òu mon père est mort, que je devins comte d’Auvergne: un honneur et un devoir sacrés. Après maintes nuits blanches, Cassiopée m’avait enfin aidé à m’endormir et je me suis réveillé avec l’esprit plus clair que je ne m’étais réveillé en mes quatorze ans de vie. Finallement, j’avais compris les mots de mon tuteur, Raymond de Campllong, le jour où il est venu me chercher au monastère de Saint Giraud.
-Frère Roger, votre père est mort, et son aîné -votre frère- l’a accompagné en cette triste fin. À présent, c’ést vous le nouveau Comte D’Auvergne. Qu’on ne voit dans vos yeux ni l’ombre rougeâtre des pleurs. Songez jusqu’à quel point les ennemis de votre père s’en vanteraient, s’il vous croyaient faible et chancelant!
Et avec ses mots bien vivants encore dans mon esprit, j’ai fait lever la dame. Je lui ai regardé les yeux qui étaient mauves et une ombre violette sous les cils les encerclait. Ils étaients pleins d’une douleur qui traversait l’âme. Veuve déjà à mon âge et moi encore un enfant qui se laissait habiller par son ancienne nourrisse! Et du fond de mon coeur a surgi une voix grave et solennelle que je méconnaissais:
- Haussez-vous, Blanche, qu’aucune dame en deuil ne doit s’humilier devant un Seigneur, aussi haut qu’il ne soit.
Et c’est ainsi que, aidée de son fidèle servent, la dame m’exposa son cas. Après l’avoir écoutée, je lui offris de se réfugier dans mon château, pendant que le Conseil se réunissait et décidait sur le litige. Car il n’était pas aisé d’administrer la justice dans un cas comme celui qu’elle présentait.
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