DES YEUX DE PANTHÈRE…

 1.

— Les mathématiques sont de la merde! Je déteste les mathématiques! Moi, ce que j’aime, c’est la musiiique, ma vieille…

— Moi aussi, tiens! Qu’est-ce que tu penses? Et le ski, et les milkshakes aux fraises… Mais il y a une chose qui s’appelle é-va-lu-a-tion. Et comme tu n’as pas des dons de devin pour savoir ce qu’on te demandera à l’examen il va falloir qu’on voie toute la matière. Compris?

On n’avait pas besoin de lui expliquer comme c’est dur, les mathématiques! En première année de Biologie ça avait été sa bête noire. C’est le genre de chose qui peut te rendre fou quand tu ne comprends pas, mais qui te donne les plus grandes satisfactions quand tu réussis à la maîtriser. Naturellement, elle aurait beau le lui expliquer cent fois, Marc était tellement dur de comprenure qu’il ne le comprendrait jamais.

— Écoute, laissons ça pour aujourd’hui. Il est bien tard. Il faudrait que tu refasses les exercices tout seul, sans regarder les solutions. Penses-tu que tu pourras?

— Sans regarder les solutions? Je ne sais pas si je pourrai résister à la tentation…

— Bon, fais comme tu veux. Ça ne te servira à rien.

À ce moment la porte de la chambre s’ouvrit et la mère de Marc entra. Quand elle vit que la femme se dirigeait vers la table, Mireia se leva pour aller vers elle et Marc en profita pour s’enfuir vers la salle à manger et allumer la télévision. Il la mit bien forte pour ne pas les entendre. Il n’avait aucune intention d’écouter ce qu’elles disaient de lui. Il connaissait très bien la chanson.

— Puis, comment ça a été? Comment le trouves-tu?

— Pas tellement bon. En plus, c’est un enfant un peu distrait. Il est capable, mais naturellement…

— Ne m’en parle pas… et encore que je lui dis toujours : «Marc, étudie, tu es rendu à quinze ans et tu as déjà perdu un an à cause de l’hépatite et si tu ne te bouges pas tu finiras par perdre une autre année!» Mais il ne s’intéresse qu’à la musique… Ce n’est pas que je n’aime pas ça mais il ne fait rien d’autre! Moi, c’est arrivé au point où je ne sais plus quoi faire! Son père dit qu’on devrait lui défendre de jouer, pendant ses études.

— Je ne sais pas, mais il me semble que ça pourrait avoir l’effet contraire parce qu’alors il aimerait encore moins l’étude…

— Tu as peut-être raison. En plus, il joue tellement bien… Tu ne l’as jamais entendu? Es-tu pressée? Attend un instant. Maaarc, joue «Pour Élise» pour la demoiselle!

Malgré son intention de se concentrer sur la télévision, Marc ne pouvait pas s’empêcher d’écouter la conversation d’une oreille distraite. Dès qu’il entendit sa mère vanter son don pour la musique, il courut se réfugier dans la salle de bain.

— Je ne peux pas, je suis à la toilette…

Madame Blader regarda Mireia en secouant légèrement la tête d’un bord à l’autre tout en riant.

— C’est un grand timide dans le fond…

Timide? La bonne dame ne savait pas quel gars déluré elle avait à la maison. Cet enfant-là avait un front de bœuf! Il ne se préoccupait même pas d’apporter ses livres à la maison pour qu’elle puisse lui donner son cours privé. Mireia en avait assez d’improviser exercices et problèmes; elle avait fini par s’acheter un livre de mathématiques de sa poche. Ça ne lui était jamais arrivé avant!

Madame Blader était peut-être bien bonne, mais attendre à la fin d’avril pour remédier à cette situation témoignait d’une certaine négligence. Elle ne niait pas le fait que Marc ait perdu un an parce qu’il avait été malade, mais elle n’allait pas croire qu’à cause de ça il soit devenu paresseux. Il n’avait jamais bûché de sa vie, cet enfant-là! Et rien n’indiquait qu’il veuille y remédier. S’il ne changeait pas d’attitude, elle finirait sûrement par dire à sa mère qu’elle abandonnait. Elle n’avait pas envie de perdre son temps et de gaspiller sa salive avec un petit mal élevé.

2.

Le téléphone sonna plusieurs coups. Madame Blader, qui était la seule debout ce samedi-là, courut répondre.

— Marc, c’est pour toi. Je pense que c’est Quim.

Marc sortit de son lit les yeux encore tout endormis. Il avait joué du piano jusqu’à une heure bien tardive et maintenant il avait les yeux cernés jusqu’aux pieds.

— Hein? Oui, c’est moi. D’accord, à huit heures. À tantôt…

Cette fin de semaine-là ils pratiqueraient à l’entrepôt que leur laissait le père de Quim. Peut-être qu’Andreu viendrait aussi, bien qu’en réalité, le groupe était formé de Quim et de Marc. Mais Quim pensait que le fait d’incorporer Andreu pouvait les aider beaucoup, surtout maintenant qu’ils voulaient enregistrer une chanson et la présenter à un concours, parce qu’il venait d’un autre groupe et qu’il avait beaucoup d’expérience. Comme ils ne connaissaient personne dans le domaine, il était leur seule chance de se faire un nom.

— Salut, Marc!

— Aïe, Andreu! Quim n’est pas encore arrivé?

— Non, il a dit qu’il viendrait plus tard, de l’attendre au casse-croûte en face…

Ils entrèrent et s’assirent au comptoir. C’était la première fois qu’ils étaient seuls tous les deux et Marc avait bien envie de savoir quelle opinion un expert comme lui avait du groupe.

— Toi, Andreu, qu’est-ce que tu en penses? Penses-tu qu’on a des chances?

— Bien, je pense que oui; autrement, je ne me serais pas joint à vous. Quim te l’a probablement déjà dit. J’ai fait partie d’un autre groupe. Eux, ils n’étaient vraiment pas bons! En plus, ils passaient leurs fins de semaine à boire et ensuite il n’y avait pas moyen de rien faire. Et comme je ne peux rien boire à cause de ma maladie…

— Je ne savais pas que tu avais une maladie…

— Oui, c’est héréditaire… Mon père aussi l’a. Ce n’est pas grave, mais des fois c’est frustrant de ne pas pouvoir prendre un coup, surtout quand tu a déjà passé la barre des dix-huit ans…

— L’hérédité c’est comme ça… Tu peux aussi bien tomber sur quelque chose de fantastique qu’hériter d’un problème, hein? Naturellement, ça dépend aussi de comment tu le prends…

— Oui, parce que toi, Marc, tes cheveux… Je veux dire, tu ne te les teins pas, hein? Parce que pour le marketing c’est fameux, tu sais?

— Ça doit être une nouvelle mode, parce que quand j’étais petit on m’appelait toujours «poil de carotte». Je te jure que quand j’avais dix ans je me les serais teint bien foncés si j’avais pu!

— Mais voyons, ils sont magnifiques! Sauf que tu devrais les laisser allonger pour qu’on les voie mieux… Aïe écoute, je vois Quim. Qu’est-ce que tu dirais si on y allait?

— Parfait!

Les deux garçons se levèrent et allèrent aider Quim à lever la porte de l’entrepôt. Une fois à l’intérieur, ils raccordèrent tous les instruments et commencèrent à jouer comme des déchaînés. Ils avaient vraiment de la chance que le père de Quim possède un local à côté d’un terrain vague. Ils pourraient l’utiliser tant que rien ne se construirait autour, ce qui ne devrait pas arriver avant une couple d’années, selon le père de Quim : «Tout juste le temps que vous deveniez célèbres et que vous puissiez vous en louer un pour votre compte!»

Comme il enviait Quim d’avoir un père comme ça! L’homme ne s’était pas contenté de les aider à faire toutes les installations électriques, mais encore il prenait soin de toujours leur laisser des boissons gazeuses au réfrigérateur pour qu’ils aient quelque chose à boire après les pratiques. Son père à lui, par contre, n’avait qu’une idée en tête : étudier, étudier et étudier. Sa dernière brillante idée avait été de lui trouver un professeur particulier. Il perdait son temps. Elle était bien gentille, la fille, mais de là à penser que ça le ferait changer d’idée à propos des études… il pouvait tout de suite s’enlever ça de la tête.

3.

— Excuse-moi Mireia… est-ce que je peux te poser une question, une petite question de rien du tout?

Ça recommençait. Des questions et encore des questions, pour faire passer le temps et ne pas travailler. Il essayait de lui faire perdre patience. D’accord, elle le laisserait dire encore une seule de ses stupidités, c’est tout.

— Une question. UNE!

— Écoute, c’est que je ne comprends pas… Qu’est-ce que tu leur trouves aux mathématiques que tu n’en as pas assez avec les tiennes et qu’en plus tu doives embêter les autres?

La fille prit une bonne respiration avant de commencer son discours.

— Veux-tu que je te dise ce que je leur trouve? Tu devrais le savoir, toi qui te penses si bon en musique. Bien des compositeurs célèbres pensent que la musique, c’est des mathématiques. Les mathématiques sont un langage et, avant qu’elles soient inventées, une simple équation comme celles qu’on fera si tu me laisses finir la matière se convertirait en une phrase très longue. Et tous les problèmes qu’on peut résoudre avec les équations devaient s’écrire sur des pages et des pages, et tu te perdais souvent bien avant d’avoir trouvé la solution. Pour moi elles sont simplement un outil. Tu sais bien que moi, ce que j’aime c’est la biologie…

— Et embêter les autres…

— Ça suffit. Sais-tu quoi? Je parlerai à ta mère. Tu me fais perdre mon temps et tes parents dépensent leur argent pour rien.

— Mais, Mireia, c’était une farce… Ne lui dis rien, à ma mère, parce qu’ensuite elle le dit à mon père et on m’a assez engueulé dernièrement… Maintenant, je te demande ça sérieusement, qu’est-ce que vous étudiez en biologie qui fait que vous ayez besoin des maths?

La jeune fille se demanda quelques instants si ça valait la peine de lui répondre. Finalement, elle décida de lui donner une dernière chance, au cas où, pour une fois dans sa vie, il parlerait sérieusement et elle ne s’en apercevrait pas.

— Bien si tu veux savoir, au dernier cours pratique de biologie on a utilisé les mathématiques pour déterminer l’hérédité des groupes sanguins. Tu sais qu’il y a quatre grands groupes, non? Je veux dire le groupe A, le B, l’0 et l’AB. Alors j’ai découvert quelque chose de bien étrange. J’ai découvert que je suis du groupe 0 et que mes deux parents sont du A. Tout d’abord j’ai pensé : «Je suis adoptée et ils ne m’en ont rien dit!»

— Wow! Tu as dû rester bête… Lui as-tu demandé, à ta mère, pourquoi ils ne te l’avaient pas expliqué?

— Non. Et tu sais pourquoi?

— Tu avais peur qu’ils se fâchent?

— Pas précisément…

— Pourquoi, alors?

— Bien parce que j’ai écouté en classe, ce que tu n’as jamais fait de ta vie, et j’ai appris ce qu’il en était!

— Hein? Là je ne comprends plus rien…

Mireia, d’un air satisfait et avec le sentiment d’avoir pour la première fois gagné une manche contre ce jeune, prit une bonne respiration et réfléchit à la façon la plus simple de le lui expliquer. Elle ne voulait pas perdre sa chance maintenant qu’il lui avait laissé la parole.

— Regarde. Nous, les êtres vivants, on a toute l’information sur comment on sera : la couleur des yeux, des cheveux, le groupe sanguin, écrite dans nos gènes. Les gènes sont dans les chromosomes que nous avons dans les cellules de notre corps. Tu as probablement appris que les cellules ont un noyau, non? Bien à l’intérieur il y a les chromosomes. Tu n’en as jamais vu une photo? As-tu une encyclopédie?

Marc resta bouche bée. Il n’avait pas envie d’aller à la salle à manger pour chercher un de ces gros livres que son père aimait tant. Heureusement, elle n’insista pas et traça sur un bout de papier un cercle irrégulier, avec un autre cercle plus petit à l’intérieur tout plein de boucles nerveuses qui représentaient les chromosomes.

—Regarde. Nous, les humains, on en a 23 paires, 23 qui proviennent de la mère et 23 du père. Dans les chromosomes il y a les gènes en rangs qui contiennent toute l’information, un peu comme les codes à barres des produits qu’on achète. Nous, on voit des petites lignes, mais quand la caissière les fait passer dans le lecteur magnétique, toute une série de données apparaissent à l’écran de la caisse enregistreuse.

—Oui… mais les enfants, on ne ressemble pas à nos parents? Alors je ne comprends toujours pas comment tu as bien pu avoir le groupe 0 si tu dis que ton père est A et ta mère aussi!

En elle-même, Mireia pensait: «Et maintenant, comment je lui explique ça!», mais un ange gardien devait l’aider parce qu’il lui est venu à l’esprit un parallélisme qui ne lui semblait pas trahir trop l’esprit scientifique.

—Tu as remarqué qu’il y a des couleurs qui sont plus fortes que les autres, qui «dominent» les autres. Si tu mets de la peinture rouge et de la peinture noire dans un pot, ça donnera de la peinture noire parce que le noir domine, non? Eh bien avec les gènes c’est la même chose : mes parents ont chacun un gène A et un gène 0, mais vu que le A est dominant, c’est comme s’il ne laissait pas voir le gène 0…

—Donc tes parents sont tous les deux du groupe A, mais ils avaient le gène 0 caché. Tu parles de petits cachottiers…

—Oui. Mais dans les chromosomes il y a à la fois les gènes qui sont dominants et ceux qui ne se «voient» pas, les gènes récessifs.

—Comment dis-tu ça, Mireia? Ré-ces…

—Ré-ces-sif. Ça vent dire qui reste «en arrière», c’est le contraire de dominant. Tout ce qui est écrit dans les chromosomes s’appelle génotype, tandis que ce qui est «visible», ce qui paraît, s’appelle phénotype. C’est-à-dire que mes parents ont le phénotype A, mais leur génotype est LALO, ce qui veut dire qu’ils ont un gène A et un gène O.

Pour que le garçon la comprenne bien, Mireia prit une feuille et commença à écrire. Marc la regardait, les yeux rivés sur la feuille. Pendant quelques instants, la fille se rendit compte que pour la première fois elle avait réussi à capter l’attention du jeune et à bien s’en sortir. Cela la détendit intérieurement.

—Tu vois, Marc? Et maintenant on accouple ces deux personnes —on fait un croisement—, et on verra ce qui arrive avec leurs enfants…

—Wow… un X, de la pornographie! Rien de porno, Mireia, s’il te plaît. Je suis trop jeune, moi!

En disant cela, Marc se cacha le visage avec les mains d’un grand geste théâtral. Puis il ouvrit une fente entre ses doigts et regarda la jeune fille, qui tentait de masquer son envie de rire derrière un air offensé.

—Tu es… Écoute, si ça ne t’intéresse pas je laisse tomber, d’accord?

—Hé, hé… qui a dit que ça ne m’intéresse pas? C’était juste une farce! J’y suis très intéressé!

C’est alors qu’entra madame Blader pour leur dire qu’elle devait sortir et elle leur demanda de laisser la porte ouverte pour pouvoir entendre le téléphone. Cette interruption fit que Mireia regarda sa montre et s’aperçut qu’il restait seulement une demi-heure de classe.

—Écoute, Marc, j’ai une idée. Faisons les deux problèmes qui nous restent sur cette feuille-ci et ensuite je finis de te l’expliquer. D’accord?

—Ah non! Finis de me l’expliquer maintenant! Tu ne m’as pas dit que ça parle aussi de mathématiques? C’est que maintenant, je te jure, même si je le voulais je ne pourrais pas me concentrer.

—Ça va, mais dix minutes et c’est tout. Ensuite des maths!

Marc se leva comme un ressort et courut vers la cuisine. Mireia resta bouche bée sans comprendre ce qui lui avait pris. Au bout d’une seconde le garçon revint avec un magnifique chronomètre en forme de tomate et le régla pour qu’il sonne au bout de dix minutes pile.

—Prêts, partez! Tomatique ne rate jamais son coup!

À suivre…